mercredi 12 septembre 2007

29 janvier 1983

Quand au bout de neuf heures nous sommes enfin sortis de cet appartement, j'avais perdu ce qui fait la structure d'une vie. Je n'étais plus rien. "Dehors" était encore plus terrifiant que "Dedans".
Il avait décidé de me laisser un temps la vie sauve, de me permettre d'aller à mon nouveau travail. Il m'accompagnait et nous marchions l'un à côté de l'autre dans les rues encore vides. Le jour se levait à peine, il faisait froid sans doute, mais j'avais aussi perdu cette sensation là.
A un moment il m'a laissé seule sur le trottoir le temps d'aller chercher une sacoche qu'il avait laissé la veille dans une cave... je l'ai supplié de ne pas m'abandonner. Je l'ai attendu, statufiée... il est revenu avec sa sacoche et nous avons repris notre marche silencieuse.
Arrivés devant un bistrot il m'a proposé de boire un café. J'ai dit "oui". Nous sommes d'abord allés dans la boulangerie à côté, il a acheté des croissants puis nous sommes entrés dans le café. Il y avait la vie, une vie qui m'était follement étrangère, nous nous sommes assis. Je regardais le patron du café, et j'aurais voulu qu'il lise dans mes yeux "sauvez-moi", mais j'étais transparente. Boire le café sans goût, manger le croissant sans aucune perception dans la bouche ni sur la langue et l'avaler. Nous nous sommes levés, il a payé.
Nous sommes repartis sans un mot, jusque chez Mme M., celle qui venait tout juste de m'embaucher pour lui faire son ménage. Là, il a dit "Si tu parles je te tue, je tue JP. Je reviens te chercher dans deux heures". Il est reparti et j'ai sonné à la porte de Mme M.
Elle m'a ouvert et a dit "Oh mais Valérie vous êtes en avance" elle m'a donné les instructions pour le ménage. Parce que ce n'était que le deuxième jour que je faisais le ménage chez elle, elle est restée un peu avec moi. J'ai vidé la poubelle de la salle de bain, j'ai commencé à laver la baignoire... Elle m'a regardé et a dit "Valérie, vous êtes malade ? Vous avez l'air tellement fatiguée !" Je me suis relevée, je l'ai regardé et je lui ai raconté, j'étais si loin, si morte.
Elle a voulu appeler un taxi, je lui ai dit que j'avais promis d'attendre qu'il revienne me chercher. Elle a appelé un taxi, elle a attendu qu'il soit là, elle m'a mis dans le taxi, a donné mon adresse, a payé. Il était un peu plus que 8 h.
Nous habitions au foyer des jeunes travailleurs, il y avait une pénurie de logement. Il s'est arrêté, il m'a accompagné jusqu'à l'entrée, a attendu que l'on vienne ouvrir, que je rentre dans le foyer, il est reparti.
Je suis montée dans notre chambre, JP dormait. Je l'ai réveillé, je lui ai raconté et je suis allée prendre une douche, une douche brûlante, je voulais rester sous l'eau toujours, je voulais m'arracher la peau.
Ensuite JP m'a emmenée prendre le petit déjeuner, nous nous sommes assis à une table, je buvais mon café au lait. Des copains du foyer sont venus s'asseoir à notre table. A un moment il y en a un qui a dit "Ben dis donc toi tu as fait la fête, tu n'as pas dormi, tu as vu ta tête ?" Alors j'ai raconté de cette voix monocorde, ils se sont tous tus. Et j'ai senti à ce moment là que peut être je n'étais pas encore tout à fait morte. Ils étaient là, vraiment là et ils avaient décidé de prendre l'affaire en main.

12 commentaires:

meerkat a dit…

Je te serre dans mes bras, je t'embrasse très fort, je pense à toi. Que faire d'autre ? J'en suis bouleversée.
Mais dis-toi que tu as survécu à l'horreur, que tu peux en parler, et qu'il ne t'a pas détruite. Tu es là, tu as tous les tiens et tes proches avec toi, tu racontes des histoires, tu ris, tu nous émotionnes, tu nous fait rire et pleurer. Tu vis.

Valérie de Haute Savoie a dit…

C'est ce matin, dans le bain, je lisais le ELLE et il y avait un article parlant des infirmières Bulgares. L'article parlait de ces femmes qui contrairement à ce que l'on attendrait d'elles, qu'elles soient heureuses, reconnaissantes peut être ? Qu'elles aient oublié du moins qu'elles profitent de leur liberté. Et je me voyais après seulement neuf heures de séquestration, emprisonnée pour de longues semaines - Et je me disais que ce que vivent ces femmes est indescriptibles.

Oui moi j'ai retrouvé le chemin de la vie :) Parfois, au hasard de mes lectures, me remonte cette nuit. Tes mots me font du bien.

Dr. CaSo a dit…

Je suis souvent surprise par la force intérieure donc certaines personnes font preuve dans les pires situations. Les trois canadiennes t'admirent et te font de gros calins tout doux :) (enfin, les calins c'est les poilues qui s'en chargent, moi je te ferais bien une petite tasse de thé et une grosse bise plutôt!)

Anonyme a dit…

la vie n'est pas facile ,et les épreuves que vous avez dûes surmonter me vont droit au coeur et m'aident à surmonter les miennes avec courage , je vous attends tous les jours avec impatience
MERCI ENCORE

mirza a dit…

Oui c'est frustrant de ne pas pouvoir te prendre dans nos bras, là tout de suite. Et de pleurer de concert peut-être, ça dépendrait, juste comme ça, parce que c'est important.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Si j'ai écrit ce billet, c'est vraiment en réaction à l'article du ELLE. Je crois qu'il est difficile de comprendre l'état de "sidération" qu'induit le viol, la séquestration. Je m'en suis sortie, et je voudrais dire "je vais bien ne t'en fait pas" avec tout ce qu'implique ce titre ;)

Pablo a dit…

Merci du partage, je ne sais quoi dire d'autre.

Fauvette a dit…

Valérie, tu le sais je te lis, et éprouve une amitié affectueuse pour toi.
(En ce moment, j'ai peu de temps pour bloguer, et surtout pour commenter, mais je suis toujours avec toi).

Valérie de Haute Savoie a dit…

Fauvette je le sais et c'est réciproque :)

anita a dit…

Ne surtout pas passer sans rien dire-mais dire quoi? que je perçois la vitalité, le courage... Merci de nous dire qu'il y eut des gens, que l'humanité ne s'était brutalement réduite au haineux, merci de dire qu'il y a quand même un ailleurs dans l'après, même si cela peut prendre du temps et une peine infinie pour le trouver. Des bises?

Otir a dit…

Je te lis, Valérie, pas nécessairement au jour le jour, parce que je ne peux pas, mais je te lis.

Et bien sûr, il y a des billets, sur lesquels il serait indécent de passer sans s'être arrêté pour te dire, je t'ai lue.

Celui-ci en est un, il y en a d'autres, mais aurais-je le courage de trouver à chaque fois un mot différent ? Non, seulement, je te lis, j'espère que cela te fait du bien, non pas que je te lise, mais que tu aies pu le dire, et que nous te lisions.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Je crois effectivement que je suis entrain, en mettant ces mots en ligne, de tirer un trait sur ce que j'ai vécu. Non pas le rejeter, mais, comme on ferme une maison après les vacances, fermer l'armoire tout bien rangé !