Je me souviens de ce retour d'un mariage, dont le repas avait traîné en longueur. Les enfants étaient encore petits, nous étions à Contamines sur Arve, c'était l'hiver encore, il faisait un froid glacial sous une tente réchauffée par des chauffages d'appoint. JP avait picolé, pas follement mais je prendrai le volant, et alors qu'on attendait désespérément le dessert, qu'un énième sketch pas drôle retardait encore et encore la fin de ce repas, voyant les enfants dormir debout, j'avais mis fin au calvaire et nous étions repartis discrètement vers Annemasse. Vingt minutes de route, glacée, la nuit noire, une envie de dormir irrésistible, les enfants à l'arrière, et JP dodelinant de fatigue. Je me souviens de ce retour épouvantable, la fenêtre ouverte, me donnant des claques pour me tenir éveillée. Lorsque je me suis garée devant la maison, j'ai remercié le ciel et juré que plus jamais je ne roulerai dans cet état.
Quelques années plus tard, nous venions de faire Bastia-La Spezia en Corsica Ferries, par mer houleuse, impossible de fermer l'oeil, sur le pont avec le doudou de G. qui se faisait la malle emporté par le vent, tentant de sommeiller sur le sol dur, battu par les embruns. En sortant du bateau, nous avions immédiatement pris la route. Pas une goutte d'alcool, mais une fatigue incommensurable. Nous nous passions le volant, je suppliais là encore le ciel de nous épargner.
La dernière fois que nous avons tenté le diable, c'était au retour d'Oléron, il y a déjà quelques années. J'avais briqué la maison, et puisque nous partions tôt le lendemain matin, nous étions allés boire un dernier verre et grignoter deux trois tapas au Stud'io. David s'était mis à la guitare et avec deux trois autres musiciens, avaient ensemble improvisé un petit concert, largement arrosé de Pineau des Charentes, de Péchapier et autres bières. Vers minuit nous avions repris nos vélos, bien gais, rigolant comme des tordus. Juste avant d'arriver à la maison, je m'étais retrouvée, je ne sais comment, allongée sur la route, sous mon vélo et puis je m'étais relevée et nous étions allés nous coucher. Le lit tanguait, la chambre tournait sur elle même, une nuit très courte et très mauvaise. Mais nous avions pris la route, buvant des litres d'eau, nous arrêtant toutes les heures, changeant de conducteur, tentant de reprendre vie, le ciel et ses nombreux soutiens mis à contribution pour nous faire arriver entier et sans dommage.
J'ai eu plusieurs accidents, dont un très grave. Je me souviens des rumeurs qui avaient immédiatement circulé, nous sortions d'un bistrot ce qui était vrai, nous étions tous bourrés, ce qui était totalement faut. Nous avions bu des Perrier, des cafés, des chocolats, pas une goutte d'alcool.
Du Kremlin Bicètre je connais le chemin et sans doute pourrais encore y aller les yeux fermés. Le grand porche en pierre de taille, l'allée bordée de pelouse et rosiers fleuris en été, un second porche, tourner à gauche, puis droite, tout au bout le secteur pédiatrie. L'ascenseur qui d'un souffle nous transporte au dernier étage la réanimation, au septième l'hépatologie. J'y ai passé trois ans...
Qui serais-je pour juger, je ne peux que souhaiter qu'ils s'en sortent le moins mal possible, et que le Kremlin Bicètre ne soient plus pour eux qu'un souvenir lointain dans quelques années.