samedi 5 juillet 2008

l'enfant

Anne et moi partagions un studio rue Ste Aloyse à Neudorf, banlieue de Strasbourg. Rarement nous nous retrouvions toutes les deux ensemble, elle travaillait souvent de nuit, infirmière à l'hôpital, j'étais à l'époque chez Danone, et le reste du temps à faire la fête chez des copains.
Ce jour là pourtant nous marchions, allant au centre ville. Je me rappelle le soleil, la chaleur, longeant un temps le canal. Nous devions retrouver des amis pour aller nous baigner aux gravières, mais avant, elle avait promis à une collègue, partie passer le week end avec un amoureux de passage, de s'occuper de son enfant. Pourquoi pas lui avais-je dit, allez je t'accompagne, mais vite fait !
L'appartement était au deuxième étage d'une petite maison, en face du pont St Nicolas, une petite place pavée, blanche, l'arrêt de bus vide, Strasbourg vivait au ralenti un Eté paisible. Poussé le portail, nous avions pénétré dans un hall sombre et froid, l'appartement était à l'étage, nous avions grimpé un peu hésitantes, éblouies encore par le soleil du dehors, les marches en bois. Chercher l'entrée, tâtonner pour trouver la serrure, l'appartement était dans la pénombre, un rideau de voile blanc voletait légèrement devant la fenêtre entre ouverte du hall. Pas un bruit, l'enfant dormait sans doute. Anne n'était jamais venue là, il n'y avait qu'une pièce, claire, aux murs jaunes pâles, une commode en bois blanc et à côté un lit à barreaux où reposait un bébé, les yeux ouverts, regardant fixement le plafond. Il devait avoir un peu plus de six mois, Anne, plus habituée que moi, avait pris ce bébé dans les bras pendant que je me chargeais de réchauffer le biberon. Il fallait compter les cuillerées de lait en poudre, mélanger avec de l'eau en bouteille, faire tiédir ; tout était noté sur une feuille posée à la cuisine. Le bébé ne pleurait pas, maintenant il nous regardait attentivement.
Il fallait le changer, la couche était mouillée, juste mouillée ; sur la feuille la mère avait précisé, "ne pas mettre trop d'eau pour que le bébé n'ait pas trop de selles"... j'avais obtempéré : pas trop d'eau.
Anne donnait le biberon, l'enfant avalait goulûment ne quittant plus des yeux celle qui enfin le tenait dans les bras. Sans nous concerter, le malaise naissait de cette situation invraisemblable. Un bébé tout seul, trois jours durant...

A mi voix j'interrogeais Anne :

- Mais ! elle est où sa mère ?
- Avec son copain, en week end.
- Mais ! elle laisse son bébé tout seul, elle n'a pas peur ?
- Ben... je lui ai promis de lui donner ses biberons et de le changer...

Il fallait repartir, on nous attendait, il vrillait ses yeux aux nôtres, nous étions de nouveau muettes, déchirées par l'envie de rester avec ce petit, et celle de retrouver nos copains au bord de l'eau.

Anne avait reposé le bébé dans son lit, nous sommes reparties d'un pas lourd, refermant la porte sur le silence, descendant les marches lentement.

Effacer le plus vite possible ce malaise sourd, sauter dans le bus heureusement là, s'éloigner loin, loin de cette chose.

Des années après je garde ce malaise vivant. Comment, alors que nous avions vingt ans, avons nous pu laisser ce bébé tout seul ? Comment avons-nous pu accepter de faire en sorte que ce bébé soit déshydraté par convenance ? Comment avons-nous pu nous amuser ensuite, oubliant assez vite ce que nous venions de voir : un enfant victime de maltraitance ?
Plus tard j'ai su que cet enfant était autiste.

20 commentaires:

anita a dit…

Ta copine était infirmière????
Que chez Danone, on ne t'aie jamais parlé de ça, mais dans sa formation à elle?

Malgven a dit…

Je viens de lire presque toutes les archives... J'ai pleuré parfois, j'ai souri aussi. Je n'étais passée que brièvement par ici, maintenant c'est sûr je reviendrai !

catherine a dit…

Pas de grands parents ? Personne pour ce pauvre bébé ? Quelle tristesse !
Vous deux vous étiez si jeunes, comment auriez vous pu savoir ?

Valérie de Haute Savoie a dit…

Anita, de nous deux c'est moi qui aurais dû réagir avec l'éducation Doltoïène que j'ai reçu au biberon.
Malgven, merci vraiment d'avoir pris le temps de me lire, cela me touche profondément que l'on s'arrête ici.
Catherine, c'est là que l'on réalise que bien souvent, malgré les coups durs de la vie, on est encore très immature à vingt ans.

BC a dit…

Autrefois, à la campagne, on s' occupait peu des bébés....les femmes partaient aux champs , au lavoir, les nourissons restaient seuls des heures....combien sont morts par négligence ?

Olivier Autissier a dit…

Voilà une histoire singulière que je trouve terrible.
Mais c'était un autre temps, sns doute qui peut expliquer bien des choses.
Et puis la jeunesse qui vous habitait en explique d'autres.

Fay a dit…

La légèreté de la jeunesse ne rend pas moins lourdes à supporter les erreurs que nous n'avons pas manqué de faire tous...

llancelot a dit…

Quelle histoire terrible... Qu'est devenue la mère....?

Valérie de Haute Savoie a dit…

BC oui on laissait les enfants plus longtemps seuls, mais là, mis à part Anne, ce bébé ne voyait personne pendant trois jours. Je ne crois pas que c'était une question de génération, mais plutôt d'insouciance de la mère (ou alors, son fils étant autiste non diagnostiqué, peut être était elle totalement incapable elle même d'établir un lien avec lui ?)
Fay, oui on fait des erreurs jeune (et moins jeune d'ailleurs) mais il m'a fallu quelques années je crois pour prendre la dimension de ce que nous avions fait (inconsciemment je le savais, sinon ce souvenir ne serait pas resté si vivant)
Lancelot, je n'ai aucune idée de ce qu'elle est devenue, je ne la connaissait pas, jamais vue, et j'ai aussi perdu de vue Anne quelques temps après.

darcy a dit…

La fin est triste quand même, le bébé autiste ...

Kinou a dit…

Bonjour, je découvre ton blog.
J'aime beaucoup ton écriture, je t'ajoute à mes favoris à visiter régulièrement !
Quant à ce post, il m'a fait frissonner. Un enfant autiste a besoin autant sinon plus que les autres d'être entouré d'affection et d'attention pour s'ouvrir au monde. Il n'était apparemment pas tombé dans les bonnes mains...

la JD a dit…

Cette note est terrible !
Vous ne devez pas vous en vouloir pour une faute commise par la ''maman''.

Dr. CaSo a dit…

Brrrr, quelle terrible histoire. Quand je pense que je me sens coupable de faire ça à des chats, déjà...

Valérie de Haute Savoie a dit…

Dr CaSo, la première fois que j'ai laissé C. dans son berceau pour vite aller acheter du pain juste en bas de l'immeuble, il m'a semblé être la pire des mères !
Darcy, je crois que pour cet enfant tout était triste, son regard éperdu restera éternellement en mémoire.
La JD ;) contente de vous voir là, je connais bien, même très bien votre blog... Je n'ai jamais su qui était la mère, cela semble tellement fou de laisser son enfant seul si longtemps.
Kinou, dommage qu'il n'y ait pas de lien pour faire un tour sur ton blog, merci d'être venu(e)- je ne crois pas que la mère, à l'époque savait que son enfant était autiste, elle devait être perdue face à cet enfant. A lire Otir, je mesure l'immense force qu'il faut pour élever ces enfants.

ddc a dit…

Ca donne à réfléchir...

Marloute a dit…

Incroyable cette histoire!
C'est vrai qu'il n'y a pas si longtemps les mères agricultrices ou autre laissaient les bébés à la maison pour travailler quelques heures... Mais pour cette mère là, c'est différent...

L'azimutée a dit…

Ce billet m'a vrillé le coeur. Je ne sais pas comment une maman peut laisser son bébé ainsi.
Ma mère me disait que lorsqu'ils étaient bébés, ses frères et elle, on les mettait dans le landau, on coinçait le biberon dans un coin, et les bébés devaient se débrouiller pour boire tout seuls pendant que les parents étaient aux champs. Cela fait froid dans le dos.

Quant à l'autisme, il est difficile de ne pas se demander si cela ne découle pas aussi de ce manque de soins de la part de sa mère... Attention, je ne suis pas en train de dire que les enfants autistes le sont à cause de leurs parents ! J'ai travaillé avec des autistes et je sais l'immense douleur des parents et combien ils s'impliquent pour aider leurs enfants. En fait, je pensais à cela car mes parents ont adopté une petite fille trisomique. Quand elle est arrivée chez nous, âgée de 2 ans, elle s'étiolait déjà depuis plusieurs mois et avait un comportement austitique. Notre médecin, quand il l'a vue, pensait d'ailleurs qu'elle était trisomique et autiste. Il a fallu des trésors d'amour, de tendresse, de patience, de stimulations pour qu'elle s'éveille et accepte de communiquer avec nous... Du coup ton histoire m'interpelle.

Quant à toi, bien sûr je comprends ton malaise, mais comment décider, à 20 ans, sans soi-même avoir eu d'enfant, qu'il y a urgence ?

Valérie de Haute Savoie a dit…

L'Azimutée, me replonger dans ce billet me met les larmes aux yeux. Je crois que si je devais réparer quelques chose dans ma vie, ce serait cela.

L'azimutée a dit…

Oh là là, je ne voulais pas te blesser, surtout. Ni te culpabiliser, je n'aurais probablement pas fait mieux.

Hélas, il y a ainsi des gens auprès de qui on passe sans s'arrêter alors qu'ils auraient besoin d'aide. J'ai aussi de gros remords de ce genre. Alors un enfant, un bébé, bien sûr, c'est encore plus mordant. Ca nous construit aussi ces regrets. Et puis, sans refaire l'histoire, cet enfant avait une mère, des grands-parents, des oncles et tantes sans doute...

Valérie de Haute Savoie a dit…

Tu n'y est pour rien l'Azimutée, cette histoire est douloureuse et maintenant j'ai des enfants, c'est absolument incompréhensible que nous ayons aussi bien la mère que mon amie et moi laissé cet enfant abandonné. Bien souvent la famille proche n'imagine ce qui se passe juste à côté.