mardi 9 octobre 2007

gloire futile

1994...
Nous étions revenus en chirurgie pour la pose d'un portacath. G. après plusieurs mois de perfusion n'avait plus aucune veine piquable et le traitement très agressif contre l'aspergélus nécessitait de régulières et longues perfusions. Il était donc préférable de lui poser ce petit domino sous la peau pour soulager son système veineux. L'opération s'était bien passée et nous étions en villégiature dans ce service devenu notre presque chez nous, passant la journée dans la salle de jeux où G. grimpait dans les encoignures des fenêtres pour apercevoir d'éventuels hélicoptères.
Un matin nous sommes appelés dans le bureau du professeur V., celui qui avait, non seulement fait le kasaï, mais également la greffe et cette dernière petite opération. Il avait un service à me, à nous, demander. TF1 prévoyait une émission marathon devant sensibiliser les gens aux dons d'organes, et il leur fallait des témoignages. Accepterions-nous de témoigner ?
Ce n'était pas la première fois que l'on faisait l'objet d'une telle demande, l'énergie et la bonne humeur de G. attirant constamment les regards. Il avait été mitraillé des heures par un photographe pour un article dans le Figaro.... alors va par TF1, le mal était fait !
Et nous voilà, le lendemain, pris en charge par une équipe de télévision, nous baladant de service en service, d'étage en étage suivis par un caméraman et un preneur de son. G. continue sa vie comme si de rien n'était, sautant sur le cheval à bascule que pour une fois il ne doit pas partager avec les autres enfants, privilège de star d'un jour, faisant des roulades, malgré ses drains, dans la piscine à balle, montant sur la terrasse pour simuler une quelconque leçon dans l'école de l'hôpital. De mon côté, je répondais aux questions du journaliste et la journée entière se passe.
On me préviendra du jour de l'émission, je signe quelques papiers et le lendemain nous reprenons notre rythme de croisière.
Les jours passent et bientôt arrive le mois de juin et la fête de l'école. Samedi, tout début de l'après midi, nous allons en famille participer à celle de l'école primaire de C. Il n'y a que quelques centaines de mètres entre notre appartement et l'école et c'est donc à pied que nous nous y rendons. Nous croisons des passants qui après un bref regard me font de grands sourires. Je vérifie ma braguette, jette un regard sur mon tee-shirt, passe une main sur mes cheveux afin de vérifier si un pigeon ne m'aurait pas gratifiée d'une petite crotte ? Non rien apparemment et pourtant chaque passant a, en passant à côté de moi, ce bref sursaut suivit d'un sourire de connivence.
Nous entrons dans la cour et la première personne que nous voyons se jette sur nous en disant :
- Eh Valérie je t'ai vue à la télé !"
- A la télé ? Mais l'émission est passée ?
- Oui oui t'es super !

Je suis un peu déçue de l'avoir loupée, mais apparemment je suis la seule, tout le monde l'a vu, tout le monde nous félicite. On était super il n'y a pas de doute !
En rentrant dans la soirée, le répondeur est rempli de messages, tous saluant notre prestation. Et le lendemain je ne peux faire un pas dans la rue sans que l'on me sourit comme à une bonne amie.
C'est ma belle-soeur, toujours au fait de l'actualité people, qui nous informe que non l'émission n'est pas encore passée, mais que par contre nous sommes dans le petit clip de lancement et que du coup toutes les heures je suis sur les écrans avec en toile de fond mon garçon. Durant 15 jours, à chaque plage de pub suit le clip de lancement de l'émission. Je ne fais plus un pas sans engranger des sourires.

Arrive la fameuse émission présentée par JPPernault ! Tous les amis ainsi que toute la famille sont derrière les écrans. On se réjouit de voir G. faire le clown d'autant plus que plusieurs spectateurs ne l'ont pas vu depuis la greffe. Nous nous installons avec des provisions pour supporter l'attente, l'émission dure quatre heures, pourvu que le reportage sur G. soit au début. JPP présente, musique sirupeuse en fond, public bien sage en attente. Première intervention d'une jeune femme qui a donné son cœur en échange d'un bloc coeur-poumons. La receveuse est là... stupeur ! En France le don est anonyme. Elle a fait une chanson en hommage à sa donneuse, et vas-y pour les violons mielleux et les larmes en gros plans de la jeune femme. C'est mal parti, je sens la soirée foireuse et j'imagine tout ceux qui vont supporter quatre heures de pathos. Heureusement qu'avec ma belle-sœur nous sommes en liaison directe et constante pour pouvoir "dauber" en toute liberté. On atteint des degrés de niaiserie dignes d'un JPP au sommet de son art.... mais toujours pas de G. On sature, chaque séquence farfouille de plus en plus profond dans le voyeurisme malsain. Je suis franchement mal à l'aise maintenant et je ne vois absolument pas où pourrait s'intégrer notre témoignage. J'ai raison, l'émission se terminera sans une seule image des longues heures filmées et nous irons nous coucher mal à l'aise d'avoir été malgré tout actif dans cette émission abjecte.

Pourtant, le lendemain, je rencontrerais des personnes persuadées et ravies de m'avoir tout de même "vu à la télé" ! La persuasion du matraquage !

5 commentaires:

Otir a dit…

Tu me confirmes que c'est tout de même une drôle d'industrie, la télévision commerciale. Même si c'était une émission qui n'était pas nécessairement commerciale d'ailleurs, mais la chaîne sans doute n'a pas véritablement vocation à faire dans l'entraide et la solidarité.

Je donne toujours mon accord pour qu'on puisse utiliser les images de mon fils à l'école, quand c'est pour la vidéo de présentation de nos propres actions, mais jamais quand je n'ai pas le contrôle sur le produit fini.

Remarque, je dis ça, mais j'ai plusieurs articles où il y a eu sa photo en pleine page de la une d'un journal pour illustrer l'histoire d'une autre famille... simplement parce qu'il est plus mignon et photogénique !

dieudeschats a dit…

Ca en dit long... :-s

Oxygène a dit…

Ne jamais faire confiance à cette industrie. Jamais.Heureusement encore que vous n'êtes pas passés vous auriez été horriblement déçus par le montage. C'est souvent ainsi que ça se termine.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Oxygène - Nous avions accepté sur demande express du professeur qui avait à coeur de faire connaitre le don d'organe et c'est pour lui uniquement que j'avais dit oui. J'ai eu d'autres expériences et en général, oui, cela n'a plus rien à voir avec ce que l'on pensait avoir dit.
Otir - Comme ton fils, le mien avait une bonne bouille toujours gai et plein d'entrain ce qui fait que l'on me demandait constamment si on pouvait soit le prendre comme "cas" lors des stages des infirmières, soit pour des photos pour illustrer des articles.
Dieu des Chats - je crois vraiment que des médias à sensations il n'y a rien à attendre. Ils sont là pour faire "pleurer Margot" et ramener des pépettes un point c'est tout.
Et la gloire télévisuelle est on ne peut plus éphémère, j'ai très vite été à nouveau anonyme dans la rue :D

Fauvette a dit…

Ce manque de respect de la part de TF1, ou des producteurs de l'émission !
Toi tu as fait l'effort d'accepter, et de donner, donner quelque chose pour les autres...
Je pense que tu n'étais pas la mère gémissante et larmoyante qu'ils auraient aimé montrer, que ton fils est trop mignon...
Tu as fait preuve de dignité et de gentillesse... Ce ne sont pas des mots qui appartiennent à leur vocabulaire !
Des nazes impolis voilà ce qu'ils sont !