jeudi 21 janvier 2010

du bord de mer...

Je finis de ranger la cuisine pendant que la machine à pain brasse lentement la brioche future que j'apporterai demain à l'agence... le téléphone sonne... qui à cette heure-ci ? toujours cet imperceptible tressaillement... pourvu que... G. décroche... marmonne quelques mots puis "Ne quittez pas je vous la passe" regard interrogatif et sourcil relevé il me tend le combiné, et s'éloigne déjà, ravi de cette liberté un instant menacée, nul grand parent ou autres membres de la famille avec qui il aurait dû bavarder.

Bonjour Madame dit une voix chantante
?... Mon bonjour hésitant la fait rire
Tu cherches ? Cette voix du sud-ouest... cherche encore
Flo ?
Ca fait un bail hein ?
Instantanément nous nous retrouvons, sa voix, mon rire... la brioche aura largement le temps de gonfler !

Comment vas-tu ? dit-elle. Super bien ! Je vais toujours "super bien !" Et toi ?
Et de son accent chantant la mer, le vent, le soleil, en riant elle dit - Bof, c'est pas terrible tu sais !
Alors elle me raconte, le chagrin d'amour de sa fille, si triste qu'elle a arrêté sans rien dire, de prendre l'anti-rejet.
C'est quand je suis allée la chercher l'autre jour à son internat. Elle s'avançait vers moi, j'ai tout de suite vu ses yeux... tu sais le blanc des yeux... il n'était pas jaune non, juste plus vraiment blanc. Je sais oui, ce pieu qui s'enfonce, douloureux, et réveille d'un éclair tout ce qui, enfoui, ne demande qu'à renaître. Et puis dans la voiture elle me dit que depuis quelques temps elle fait pipi marron. Je blêmis. Crois-moi, je n'ai pas hésité, j'ai foncé au labo, sans même passer à la maison. Les valeurs étaient mauvaises... c'est là qu'elle m'a dit qu'elle ne prenait plus la ciclo.

Une heure durant nous parlerons. Je tente par mes mots, d'apaiser son angoisse. Souvent nous rions, je regrette tant d'être si loin. G. rôde, il ne sait qui est là, au bout du fil, mais des bribes entendu, il en a senti le danger, le fragile équilibre tangue, il passe et repasse, prudent, attend.

Dès le petit tintement du téléphone reposé, il vient nonchalant, se servir un verre d'eau. Sans me regarder il demande, léger, "c'était qui ?". Je sors de la cuve, la pâte débordante, et façonne, la roulant entre mes mains, un long boudin qui lentement s'allonge "Flo ! Tu sais, Flo la maman d'E., les jumeaux du bassin d'Arcachon, les pizzas d'Enzo..." Vaguement lui reviennent quelques fugitifs souvenirs. Je raconte, explique, il me regarde, assis sur la chaise, moi debout, roulant cette pâte souple et jaune. Il écoute, les yeux rivés sur mes mains "On dirait un ténia... "
Il me reste à caresser d'un filet de lait la couronne qui repose enfin dans le moule, la parsemer de sucre perlé, attendre qu'elle lève à nouveau avant de la poser dans le four qui s'échauffe. Il s'est levé, s'approche, se penche un peu et toujours les yeux rivés sur mes mains "... C'est ma grande trouille de faire un jour un rejet !"

13 commentaires:

Catherine a dit…

Quelle angoisse cela doit être en effet.

Anne a dit…

J'imagine aussi, qu'on apprend à vivre quand même mais que l'angoisse latente est là...

Pablo*NSN a dit…

Je ne m'étais jamais posé la question de ce point de vue-là (celui de quelqu'un qui a un mal de vivre et qui voit un jour la transplantation comme un fardeau au lieu de comme un cadeau). Je comprends mieux tes angoisses et tes inquiétudes.

Floh a dit…

J'espère que tu as pu offrir à cette maman un peu d'apaisement, et que ta quiétude n'en est pas trop chamboulée.
Ton bonhomme a l'air fort, et volontaire, mais je comprends cette menace qui plane toujours...

LiliLajeunebergere a dit…

c'est une crainte que j'ai appris à avoir depuis un an que je suis avec Mister k...toute mon amitié à vous 2

Valérie de Haute Savoie a dit…

En fait Catherine, Anne le dit bien, nous ne vivons pas constamment avec cette angoisse, mais la moindre petite faille nous engouffre littéralement.
Pablo, je ne sais pas si la greffe est devenue fardeau pour E., mais peut être que tout lui semble inutile comme à chaque fois que l'on meurt d'amour. Pourquoi donc continuer à prendre ce médicament si le goût de vivre est mort. Elle a déjà vécu tant de chose difficile, qu'elle a sans doute envie de poser un peu sa vie, le temps de reprendre des forces, hélas, elle est encore dans l'âge où l'on se sent immortel, où mourir vraiment n'est pas envisageable.
Floh, nous nous connaissons si bien, que non seulement nous nous comprenons à demi-mot, mais que je sais jusqu'où je peux aller sans faire de mal, et jusqu'où je dois aller pour l'aider sans risque.Elle a raccroché en me disant que cela lui avait fait du bien de parler avec moi, parce que oui, nous avons aussi beaucoup rit.
Lili, ce Mister K a vraiment beaucoup de qualité :)

Lancelot a dit…

Ouffff... hyper-douloureux, je ressentais le malaise en te lisant...

Est-ce que Flo a réussi à convaincre sa fille de reprendre le traitement...?

Moukmouk a dit…

fiou... ça touche.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Lancelot, E. va être suivie par un psy, elle est tellement mal que seule, même avec l'aide de sa mère, elle risque trop de vouloir en finir. Pour l'instant je crois que non seulement sa maman vérifie la prise mais également une infirmière à l'internat. Ce qu'il faudrait, c'est que cette ciclo ne soit plus quelque chose qui lui soit pesante, comme l'advagraf ne l'est pas pour G.
Moukmouk ô oui cela touche, qu'un (ou une en l'occurence) ado soit si malheureux qu'il cherche une porte de sortie quelle qu'elle soit.

La petite poule noire a dit…

Mais qu'ont-elles dans la tête ses ados ? Si je comprends bien, elle a eu la chance que d'autres n'ont pas d'être transplantée et parce qu'elle connaît une déception, elle met en péril sa santé ? Quelle angoisse pour ton amie ! Ça me rendrait folle...

jipes a dit…

Ca prend aux tripes ! Tellement dur de se savoir sur le fil du rasoir....

Valérie de Haute Savoie a dit…

Ppn, j'ai répondu à tes interrogations...

Jipes, dès lors où l'on est parents, les tripes sont souvent remuées non ?

Jipes a dit…

C'est vrai on ne peut s'empêcher de penser parfois au pire :o( Les cheveux blancs en sont une conséquence regrettable ;o)