mardi 2 septembre 2008

plastique

C'est Marie Paule ?
- Non pas le temps de dire mon nom
Alors c'est Claire !
- Eh non c'est Valérie.
Ah vous êtes revenue ?
-Non non je ne suis pas revenue, je suis une nouvelle Valérie
Ah une nouvelle Valérie - la voix est douce, une vieille dame assurément.
Je suis madame Tilzer, j'ai déjà eu votre collègue l'autre jour, je vous téléphone pour me plaindre.
C'est le vingt cinquième coup de fil aujourd'hui, je ne compte pas ceux que j'ai dû passer, les personnes venues directement au bureau, grosse journée de râleurs.
Le ton est devenu plus plaintif, au bord des larmes.

Je n'en peux plus, il faut leur dire que c'est fini l'occupation, c'est toutes les nuits maintenant. Avant ils faisaient ça la journée, mais maintenant c'est des bassines et des bassines d'eau qu'ils mettent sur leurs arbres. Vous savez, les Schimdthauser, ceux qui ont un duplex, ils se croient chez eux.
Ah oui c'est vrai, elle a déjà appelé l'autre jour. Marie Paul avait raccroché stupéfaite que l'on puisse tenir de façon si naturelle, de tels propos.
- Voyons Madame, pourquoi ne seraient-ils pas Alsacien après tout ?
Oh non non, je les connais, ils se croient tout permis, ils sont chez eux. Ils n'ont qu'à retourner là bas, c'est fini l'occupation. S'ils aiment tant les arbres, ils ont qu'à en mettre en plastique, moi je n'en peux plus. Vous savez, nous sommes vieux, nous dormons peu, trois quatre heures par nuit c'est tout, alors ce plic plic toute la nuit on n'en peut plus. Qu'ils mettent des arbres en plastique, mais pas des bassines et des bassines d'eau.
J'écoute, je cherche des mots pour endiguer ce flot de parole. Elle n'a pas la voix haineuse, juste une longue plainte.
Ils pourraient aussi faire plus précautionneusement, pas d'un coup. ils se croient chez eux. C'est fini, c'est fini !
Je lui dis que je vais leur suggérer par courrier, juste pour qu'elle se taise. Aujourd'hui je sature de toutes cette agressivité déversée depuis mon arrivée au bureau.
Merci Valérie, je peux vous appeler Valérie. Merci Valérie de votre compréhension.
Je bredouille... raccroche.

Me retourne. Marie Paule d'un air résigné dit :
En plus, les pauvres, ils ne sont non seulement pas allemands, mais juifs. Ils ont perdu leur famille dans les camps.
Quelle idée aussi de préférer les arbres à arroser... le plastique c'est tellement plus pratique.

14 commentaires:

dieudeschats a dit…

Je ne suis pas sûre d'avoir compris... en quoi arroser des arbres fait plic plic toute la nuit ?

Valérie de Haute Savoie a dit…

DDC, ils arrosent un peu trop leurs arbres et du coup cela déborde et goutte toute la nuit apparemment. Sans doute que l'eau reste stagnante sur la terrasse et coule lentement par l'évacuation d'où le goutte à goutte nocturne.

Folavoine a dit…

Dans un hlm où j'ai habité, ma voisine du dessous m'a prise en grippe dès le jour de mon arrivée. Motif de démarrage de l'animosité : "vous portez des talons et je vois bien que vous faites la fière, que vous faites la dame. Vous vous pavanez parce que vous travaillez dans un bureau..." !!
A ta place hier, après avoir entendu de tels propos, j'aurais reçu un coup supplémentaire en l'entendant se croire permis de m'appeler par mon prénom...
Racisme ordinaire, misère ordinaire, peurs ordinaires... A pleurer.

Anne a dit…

Les petites mamies à la voix douce recèlent parfois de propos qui collent la chair de poule...

Valérie de Haute Savoie a dit…

Anne, les mamies sont de redoutables langues perfides.
Folavoine, pour les prénoms, c'est dans la culture de la boîte donc assez naturel. Mais il nait des haines féroces entre copropriétaires, j'en suis stupéfaite chaque jour.

hergeloffeni a dit…

Ah les joies de la copropriété! Pas de haines féroces dans mon expérience; plutôt de l'indifférence. Bizarre, cette histoire de flotte, qu'est-ce que ça va être lorsqu'il va pleuvoir plus régulièrement? Faudra s'adresser au bon dieu?

laluciole a dit…

Valérie,
j'ai l'impression que tu cotoies chaque jour au plus près la nature humaine dans ce qu'elle a de meilleur :-/
Bravo à toi pour savoir le prendre avec l'hmour et le recul nécessaires...

Marcus a dit…

La vache, ils ont le sommeil léger.
Où peut être plus de sommeil depuis longtemps. Ça rend irritable et dépressif.
La copropriété est bien souvent un microcosme qui présente un condensé de ce que l'on peut trouver par ailleurs dans la société.

Tili a dit…

Ouille dur dur ce boulot hein :-(

LiliLajeunebergere a dit…

Ca me rappelle de charmants souvenirs de HLM... Ha la cohabitation :-/

Valérie de Haute Savoie a dit…

Il y a des spécialistes dans chaque immeuble, des spécialistes qui recherchent constamment "comment emmerder l'autre et montrer que l'on est PROPRIETAIRE" avec des droits.
Ce qui me chagrine souvent justement, c'est la perte de liberté dès lors où l'on habite en copropriété (dans mon immeuble à moi c'est tout de même plus cool)

Oxygène a dit…

Dans ma copropriété c'est haine et détestation entre deux propriétaires qui bloquent toutes les initiatives. Une horreur !

Fauvette a dit…

Je n'en reviens pas que les gens passent leur temps à téléphoner pour se plaindre. Est-ce que c'est partout pareil ?
Dans mon immeuble il y a aussi des haines recuites, cela fait un peu peur de vieillir quand même, parfois...

Amaury Charvy a dit…

Moi qui suis mulhousien comme vous, mais d'adoption, je me rappellerai toujours mon petit séjour en centre de convalescence dans la vallée de Masevaux. J'étais entouré de personnes âgées au teint aussi jaune que les couches, et je me sentais isolé à la fois du fait de mon (relativement) jeune âge et de mon ignorance du dialecte alsacien. Et vas-y qu'on se met à parler local quand je me pointe ! Une dame m'a même dit un jour : "Mais fous safez, ici la lanke c'est l'alssacien".
Je suis régionaliste, pleinement conscient des spécificités culturelles alsaciennes, favorable à une France plus décentralisée (voire fédérale, mais est-ce historiquement possible ?). Mais l'ethnicisme qui veut qu'on soit alsacien parce qu'on parle le sabir du coin (enfin l'un des, il y en a autant que de villages) et que le cimetière du bled est jonché de tombes de nos ancêtres, je dis nein. A Mulhouse, j'aime le cosmopolitisme qui fabrique des Alsaciens de toutes origines et toutes couleurs, je ne vois pas en quoi la région en mourrait.
Alors vous comprendrez que ça m'embête aussi qu'il y ait encore, de nos jours, des "Français de l'intérieur" pour faire la confusion entre Alsaciens et Allemands, et pour ramener sans cesse les uns comme les autres à un passé dont nous portons tous les stigmates.