jeudi 15 mai 2008

aimer la vie

Il rentre, et comme depuis des jours, des années même, il fait la gueule, il soupire, il porte sur son dos tous les malheurs de l'univers. Il rentre et c'est comme si le soleil se couvrait, comme si les oiseaux brusquement cessaient de chanter... mon sourire s'éteint !
Il n'aime pas son travail, il n'a jamais aimé son travail mais, aime t-il sa vie ? Aime t-il la vie ?

J'ai mis la table, G. et moi avons déjà mangé, il rentre de plus en plus tard, comme s'il retardait encore et encore pour ne pas manger avec nous. Non pas qu'il nous fuit, mais il me semble qu'il s'inflige par là encore plus de tristesse ; manger seul comme un malheureux abandonné.
Je me lève, raccroche mon sourire, et vais lui réchauffer son repas. Pour l'accompagner, je me fais un café et m'assieds à la table. Il garde son air renfrogné et j'en ai tellement marre !

Il ne dit pas un mot, j'occupe le silence en lui racontant ma matinée, je me lève, prépare le levain pour le pain de demain. Je m'adosse, debout, contre l'évier, je le regarde
- Tu sais, je crois que l'on ne t'a pas appris à être heureux. Que l'on ne t'a pas appris, lorsque tu étais petit, à trouver des moments de bonheur.
Et je pense à cette famille qui ne s'accomplit réellement que dans la maladie. Ah, cette excitation lorsque la maladie de G. a été diagnostiquée, ces longs coups de fil lorsque l'un ou l'autre va vraiment mal, et dieu sait qu'ils vont mal.

Maman nous a fait aimer la vie. Chaque saison était un ravissement, le printemps où nous plongions notre nez dans les fleurs odorantes, le coucou que nous attendions patiemment un centime en poche, l'été et son huile d'olive qui sentait si bon sur notre peau. L'automne et ses marrons, l'hiver et les cristaux splendides de neige, qui fondaient instantanément sur nos langues tirées.
Elle chantait, nous mordillait les oreilles, ce qui nous rendait tout frissonnant et le soir, avant que nous nous glissions dans nos draps qu'elle avait brodés, elle prenait un livre et nous lisait quelques pages. Que j'ai aimé Nils Olgerson, Tistou les pouces verts.
La vie était un enchantement et jamais nous n'aurions pu imaginer combien elle était parfois difficile pour eux.

Mon enfance était un soleil, celle de JP pleine de cris, de zébrure de martinet, d'angoisse...

Je crois que c'est à nous d'ouvrir nos enfants au bonheur, à nous de leur faire aimer la vie.
Sans doute sommes nous plus ou moins doués pour le bonheur, mais il nous faut cultiver l'enchantement, permettre aux racines de cette vie nouvelle de s'ancrer profondément dans une terre fertile pour qu'aux moments douloureux nos enfants trouvent la force d'avancer, de se relever et de continuer à aimer la vie.


Il est reparti, vaillamment, le sourire aux lèvres. Je n'abandonnerais jamais l'idée de le rendre heureux, heureux pour lui !

19 commentaires:

Anonyme a dit…

Je t'admire.

catherine a dit…

J'ai cliqué trop vite il n'était pas dans mon intention d'être anonyme. J'assume toujours mes propos ;-)

Marcus a dit…

Ne pas abandonner est une preuve d'amour, s'il en était besoin.

Madeleine a dit…

Heureux malgré lui peut-être ?! Et ton plus beau remerciemment sera lorsqu'il te l'avouera !

lancelot a dit…

Oh non Valérie, n'abandonne pas, surtout.
Merci pour lui, et merci aussi pour nous.
Tu sais, certains n'ont pas la "Chance de l'Enfance" telle que tu la décris, apparemment. Merci pour lui de la recréer à l'âge adulte, même s'il est plus difficile d'apprivoiser le bonheur des adultes que celui des enfants.

Darcy a dit…

Le bonheur peut parfois être simple,
et ce qui est à peu près certain (dirait le sage), c'est que chacun de nous, à sa manière, finit un jour par le rencontrer ...

C'est toujours aussi beau ce que tu écris valérie ...
J'aime ton style, ces petits détails qui font tant vivre tes billets ...

Olivier Autissier a dit…

Beaux sentiments Valérie.
Je suis de ceux qui croient aussi qu'aimer s'apprend.

Agnes a dit…

Quel beau texte!
Ca donne envie d'aimer encore plus la vie...

Béatrice a dit…

Aimer la vie et elle nous le rend bien et surtout ne jamais baisser les bras c'est laisser la porte ouverte aux mauvais vents... magnifique texte et très belle preuve d'amour...

Aline a dit…

Très beau texte que j'aurais pu écrire, si j'avais ton talent

LiliLajeunebergere a dit…

Je suis parfaitement d'accord avec toi! J'ai l'impression que tu parles de mes parents, de mon père surtout... Du père de mes enfants aussi, qui a construit son malheur jour après jour...
J'ai parfois eu le même discours que toi auprès de ma fille: il faut aimer la vie, il faut être heureux, tout faire pour... Si tu savais comme ton billet me parle!

Oxygène a dit…

Peut être ton enfance heureuse te donne-t-elle les moyens de lui transmettre ce goût du bonheur.

Here, There, Elsewhere... and more a dit…

Hi,
si je savais m'exprimer comme vous, j'aurais pu écrire ce texte quasiment mot pour mot...
C'est beau l'amour (mais toujours facile...), don't give up :)

Jipes a dit…

Parfois on s'isole dans sa souffrance et on n'accepte que difficillement les mains tendues, apprendre à etre heureux oui ca devrait figurer au programme des écoles car vivre est déjà pas si simple alors si en plus c'est un cavaire là c'est plus supportable.

J'essaye de changer par rapport ä ce bonheur de vivre mias ca demande de l'abnégation...

Anonyme a dit…

Merci de nous donner autant, de nous livrer tant.
Je suis très touchée par cette difficile rencontre que tu décris, par cet écart, cette solitude. Et pourtant le couple est cet enjeu du mouvement, de la rencontre et de la transformation, pas à pas.
Désirer rendre heureux l'autre coûte que coûte, ne pas renoncer à espérer, c'est la plus belle preuve d'amour.
Parfois je renonce et m'enferme dans une distance confortable, je constuits un rempart, une indifférence qui me permet de ne plus être touchée par sa détresse. D'autre fois je suis capable de puiser dans la Vie des ressources d'amour qui débordent et l'appel à vivre devient alors contagieux.
Merci pour cette belle invitation.
Lolotte

Valérie de Haute Savoie a dit…

Je lis tous vos commentaires, et je vous remercie parce que cela me fait toujours plaisir de voir que je suis lu... Mais impossible de commenter moi-même...
tout à l'heure je me faisais la réflexion que ma soeur, née un an après moi, n'avait pas du tout cette impression d'enfance dorée... comme quoi l'on se fabrique aussi des souvenirs plus ou moins heureux suivant son caractère...

Fay a dit…

Ce billet résonne en moi comme un écho de ce que je vis aussi. Toi tu as les mots pour le dire !

L'azimutée a dit…

Ce billet me touche beaucoup, c'est vrai qu'il ne faut pas grand chose pour apprendre le bonheur aux enfants. L'émerveillement est partout, si on veut bien le voir.

Et je crois aussi qu'on peut découvrir le bonheur sur le tard. Heureusement ! :-)

Valérie de Haute Savoie a dit…

L'azimutée, peut de temps après j'ai retrouvé un poste et j'ai pu respirer un peu, en dehors de cette ambiance souvent très lourde.
Mes enfants ont apparemment hérités de ma joie de vivre, heureusement :)