jeudi 27 septembre 2007

Dès le départ je le précise, je n'ai aucune objectivité concernant la polémique autour du livre de M. Darrieussecq. J'ai lu, à sa sortie, le livre de Camille Laurens. Je l'ai lu après que mon amie L.A., avec qui je partageais toutes mes joies et toutes mes peines, m'ait demandé de le lire. Elle venait de perdre son enfant, le mien luttait de son côté, et ce livre si juste mettait en mots la douleur que nous vivions. Je ne peux donc être objective. De Marie Darrieusseck je n'ai tenté de lire que truisme, conseillé également par L.A., mais le livre m'était tombé des mains. Je n'ai plus jamais approché un de ses livres et suis donc tout à fait partiale.

Dès la sortie de son nouveau livre, j'ai su que je ne le lirais pas. Je n'ai pas l'exigence de la véracité d'une histoire, c'est juste que là quelque chose que je n'ai pas cherché à définir sur le moment, me dérangeait profondément.
Et puis est venue la polémique, les débats, les clivages. On aimait M.D, on rejetait C.L. et vice et versa.


En suivant, cet après-midi un lien proposé par Etolane qui évoquait l'amour d'André Gorz pour son épouse, j'ai retrouvé le blog de Pierre Assouline. Et comme toujours d'article en article, j'ai parcouru les dernières notes et suis tombée sur ce billet du 23 septembre 2007 :

Tout à l’heure au Masque et la Plume, la tribune des critiques sur France-Inter, l’ami Jean-Louis Ezine du Nouvel observateur, qui dit souvent des choses très justes quand il ne se contente pas d’épater la galerie par des jeux de mots en faisant semblant d’avoir lu ce qu’il a à peine vu, a très justement récusé, loin de toute polémique sur le plagiat psychique qu’il juge absurde, le controversé Tom est mort de Marie Darrieussecq : “C’est roman dont le point de départ même est un contre-sens. Il est écrit au passé et la narratrice s’y souvient de la mort d’un enfant. Or, la mort d’un enfant, on ne peut la raconter qu’au présent de l’indicatif car on ne s’en souvient pas, on vit avec”. Tout est là. La question de l’authenticité résumée en trois mots. Rassurez-vous, cela n’entravera en rien son succès de librairie.

Ce billet faisait référence à un autre billet du 25 août consacré à la polémique.
Parmi les commentaires, celui de Sholem me sembla exactement en résonance avec ce que je ressentais depuis le début.
Je mets l'intégralité de son commentaire tant il correspond à ce que j'aurais voulu pouvoir mettre en mots :


C’est curieux. En lisant le début du post de Pierre Assouline, je pensais : « Perdre un enfant est une épreuve terrible mais se le faire voler par une rivale, une proche, une sœur, c’est encore pire.». Car il y a bien de ça dans cette histoire. J’ai sentiment qu’il ne s’agit pas que d’une histoire de plagiat (réel ou supposé) mais une histoire de rapt d’enfant. C’est sans doute cela que veut dire Camille Laurens en parlant de « plagiat psychique ». Pour Camille Laurens, le récit de la perte de son bébé était son enfant symbolique. Le récit de son deuil, c’était son bébé. Un bébé conçu avec ses mots qui sont sa chair (« corps subtil » dit Lacan) et dont l’éditeur est en quelque sorte le père. En quelque sorte. On peut même dire que ce livre est un enfant doublement symbolique, car le récit de son deuil a définitivement consacré Camille Laurens comme auteur, capable d’accoucher d’autres livres. En outre, il l’a consacré en tant qu’auteur d’un genre particulier (la littérature dite d’auto-fiction), c.a.d. chroniqueuse de sa propre vie. Or voilà, qu’une autre femme, Marie Darrieussecq, auteur elle aussi, choisit de rejoindre la même maison d’édition, principalement en raison de la publication du livre de Camille Laurens pour lequel elle ne cache pas sa fascination. Vampirisée par ce livre, elle va le vampiriser en retour. Tout ce petit monde (l’éditeur et ses auteurs-maison) cohabite comme une « petite famille ». Dangereuse proximité. Quelques années plus tard, Darrieussecq, qui entre-temps est devenue maman, écrit un roman à propos d’une mère qui perd son enfant. Pas un récit auto-biographique, non, un roman d’imagination. Ce n’est plus de l’auto-fiction mais de la fiction tout court. Camille Laurens se sent dépossédée. Elle considère l’enfant comme le sien. Il a les mêmes traits. Ce sont les mêmes tournures de phrase, le même rythme… Mais ce n’est pas tout. Preuve qu’elle considère l’autre mère comme illégitime, Camille Laurens en oublie même ce qui fait le ressort de tout écrivain et accuse Marie Darrieussecq de n’avoir jamais vécu de deuil et d’avoir tout inventé. Comme si ce n’était pas ça, la littérature. Et tout aussi symptomatique est la réaction de Darrieussecq qui croit devoir répondre sur le plan des faits et non pas celui de l’imagination littéraire « Non, j’ai déjà vécu un deuil dans ma famille » dans ce procès en légitimité. Une histoire exemplaire… jusqu’à l’éditeur, sommé de choisir, en quelque sorte, de quel « enfant » il est le père et qui se sépare d’une de ses deux auteures.

Après cela, je ne peux que conseiller "Marie Darrieusseck ou le syndrome du coucou" de Camille Laurens qui est paru dans le numéro 32 de la revue littéraire. (le télécharger directement sur le site) - J'aime ce qu'elle dit de la trahison qu'elle a ressentie et trouve très juste ses réflexions.
Je ne sais pourquoi dès le départ j'ai rejeté d'instinct le livre "Tom est mort", mais j'ai trouvé en parcourant les différents articles quelques réponses à mon malaise.

Pour clore ce billet, je ne peux qu'encourager la lecture de "Philippe" et aussi pourquoi pas "L'enfant éternel" de Philippe Forest ainsi que "Martin cet été" de Bernard Chambaz. Trois livres magnifiques.

5 commentaires:

Editions Filaplomb / Philippe Braye a dit…

Je ne comprend pas cet esprit de polémique. Pour moi, lecteur, je choisis un livre ou l'autre et sauf à tout lire, ces livres sont indépendants. Sans avoir lu ni l'une ni l'autre…
L'attaque de CL est un peu simpliste. Evidemment le vécu n'est pas alignable sur l'imaginaire…
:-)

Valérie de Haute Savoie a dit…

Le Syndrome du coucou, la réponse de C.L., est très clair que les raisons qui ont fait que C.L. se soit sentie trahie. Ce n'est pas, pour moi, juste une vue différente des choses, mais bien un "viol" de sa souffrance.

Pablo a dit…

Je ne vais rien dire sur une polémique que je ne connaissais pas et sur laquelle je viens d'apprendre tout grâce à ton billet, mais... t'as lu le dernier billet de Gilda, qui en principe n'avait rien à voir (mais qui en fait a tout à voir) ?

(Sinon, bonne chance pour ce soir, Ste. Eugénie et tous les anges sont mobilisés pour ta cause)

Pablo a dit…

(...enfin, pas "tout", mais des traits : la vampirisation, l'appropriation des mots qui appartiennent à quelqu'un d'autre mais qu'on fait siens tout en prétendant que cela vient de quelque part d'autre... ce n'est pas la première fois que j'entends parler de situations semblables, mais ça m'a frappé que vos deux billets, que j'ai lus par hasard un après l'autre, abordent des sujets qui se rapprochent d'une certaine manière, qui ont ces traits en commun...)

Valérie de Haute Savoie a dit…

J'ai écrit hier soir tard, et ce matin en lisant celui de Gilda j'ai eu, comme toi, cette réflexion concernant le vol des mots. Oui cela s'apparente bien.